Ne devenons pas les vassaux numériques des Gafa !

Le 24/07/2019 - 00h00

LE CERCLE - Dans un texte, un collectif de personnalités de la tech appelle les dirigeants des ETI et des grands groupes d'Europe à assumer leur « responsabilité » en préférant aux Gafa les services numériques européens.

Refuser de contracter avec les entreprise tech européennes, c'est les emp^cher de coconstruire avec vous les entreprises de premier plan

(Crédit Damien Meyer/AFP)

Alors que l'environnement est un enjeu partagé à travers le monde - sauf pour l'Amérique de Donald Trump -, il se produit l'inverse s'agissant du digital. Le numérique, toujours plus présent dans nos sociétés, simplifie notre quotidien. Mais chaque jour qui passe nous conforte aussi dans une sorte de « monoculture » de nos outils numériques.

Dans notre économie de plates-formes, l'Europe contribue à construire et nourrir des monopoles privés de fait, quasiment tous américains. Pour nous projeter dans les usages de demain, il suffit de regarder  la génération des Millennials  : les services de Google, YouTube, Facebook, Instagram, Microsoft, Amazon, Twitter, Snapchat ou Slack sont ultra-dominants et n'en finissent pas d'assécher le terrain européen, sans même que ces entreprises n'y acquittent un impôt raisonnable. S'en remettre complètement aux technologies américaines équivaudrait à accepter un transfert de souveraineté massif sur nos infrastructures numériques (IaaS, Saas, PaaS), socle des échanges du XXIe siècle.

Décrochage radical

Sur ce sujet, que les politiques et la justice peinent à appréhender malgré l'activisme de  la commissaire européenne Margrethe Vestager, nous sommes convaincus que les acteurs privés peuvent actionner des solutions à court terme. Pour reprendre l'expression de B Corporation : « Chaque choix est une élection ». Or, sur le marché des entreprises, la loi de Metcalfe sur l'effet des réseaux - qui installe le leader en position de monopole - est moins déterminante et les alternatives européennes de qualité existent systématiquement. Refuser de contracter avec les entreprises tech européennes, c'est les empêcher de coconstruire avec vous, clients de premier plan. En creux, c'est engendrer pour l'Europe un décrochage radical.

Pour résumer, pourquoi faudrait-il aujourd'hui forcément héberger ses données chez AWS, Microsoft Azure ou Google Cloud, utiliser Slack ou Office 365 pour communiquer en transverse, et payer sa pub pour un produit breton vers un consommateur breton via Facebook ou Google ? Pourquoi ne pas utiliser un OVH pour l'hébergement, un Talkspirit pour collaborer et communiquer, un PayFit pour la paie et les RH ou un système de pub responsable vis-à-vis des clients au sens de  la « philosophie » du RGPD et des valeurs européennes ?

Une troisième voie

Alors nous souhaitons poser deux questions aux dirigeants d'ETI et grands groupes européens. Afin de défendre une vision européenne, de contribuer aux ambitions de pépites locales qui ont besoin de clients pour décoller, de créer massivement de l'emploi en Europe et de contribuer à financer nos Etats : êtes-vous prêts à vous engager à acheter un minimum de produits IT européens (30 % par exemple) ?

Deuxième question. Si un choix disqualifiait une solution IT européenne sous prétexte que l'entreprise serait trop petite, que sa part de marché ne serait pas encore au niveau des Gafa, que son périmètre fonctionnel n'est pas parfaitement équivalent aux géants américains : êtes-vous prêts à le remettre en cause ?

Vous nous rétorquerez que vous avez besoin de ces « technos » américaines pour rester dans la course. On vous fait croire à cette urgence court-termiste pour mieux vous enfermer sur le long terme. Un autre choix est encore possible, et même souhaitable. Nous, Européens, nous ne voulons pas devenir des vassaux numériques. Et nous sommes les mieux placés pour développer une troisième voie, un capitalisme plus respectueux des droits fondamentaux, que de nombreux citoyens attendent aux quatre coins du monde.

Dirigeants d'ETI et grands groupes européens, vous avez un rôle à jouer. Pensez à nos enfants et assumez votre responsabilité digitale : vous pouvez être les vrais constructeurs de l'Europe du numérique et rester compétitifs avec une tech axée sur nos valeurs européennes.

Cette tribune est signée par un collectif de personnalités : Gilles Babinet (champion digital pour la France à l'Union européenne), Jean-Christophe Barth (expert en partenariats public-privé), Luc Bretones (président de l'Institut G9 +), Nicolas d'Hueppe (PDG d'Alchimie), Grégoire Kopp (conseiller spécial chez OVH), Arno Pons (délégué général chez Digital New Deal Foundation), David Schwartz (ancien directeur digital de grands groupes de la distribution), Andrea Vaugan (fondateur de Wyngs).